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Série ALGERIE 1

C’est une relation sensible qui m’attache à l’Algérie. Le sentiment d’une appartenance de toujours et d’une absence chronique…

 

Une appartenance de toujours parce que l’Algérie fait partie de ma mémoire au plus loin, qu’elle fait partie de ma mythologie familiale, comme d’une évidence quotidienne.

Et  quand ce ne sont pas mes repères, ce sont les autres qui m’y renvoient : « ça vient d’où votre nom ? » je ne suis donc pas d’ici, je suis de là bas.

Mais je me perds dans le dédale d’une famille immense…je ne parle pas arabe… Là bas, je suis d’ici.

 

Il a fallu en prendre son parti. Je suis un peu des deux, mais jamais l’un ou l’autre entièrement. Cette ambivalence entraîne un rapport spécifique qui renvoie de l’un à l’autre. Il ne s’agit donc  plus de porter un regard sur l’Algérie ou la France, mais de réaliser, de comprendre, de faire émerger quelque chose en soi-même. Une sorte d’équilibre : ni absence ni présence, parce que l’une entraîne nécessairement l’autre et qu’elles sont indubitablement liées. Je parle de cette existence sans fond et sans forme, et de cette manifestation étonnante que les médecins appellent le « membre fantôme » : Ma réalité est celle d’un amputé qui ressent toujours son membre disparu. Cette « réalité » contredit cette « absence », mais elle n’en est pas moins vraie.

 

C’est donc sur cet axe que je voulais travailler. Sur la perception particulière d’un monde aimé, auquel je suis lié de fait, mais auquel je ne participe pas, parce j’en suis inévitablement différent.

Mais cette idée, si attachante soit elle, est oblitérée par d’autres images. Comme en surimpression, la présence obstinée d’une actualité malsaine se glisse entre ma mémoire et moi-même.

Dès lors, comment conjuguer la tendresse et la crainte ?

Qui a-t-il derrière ces façades blanches ?

Alger est une image à double fond. Les immeubles dressent leur opulence passée comme une richesse en attente qui ne demanderait qu’à se réveiller, lanterne magique qu’il suffirait de frotter – de repeindre – pour qu’elle se mette à révéler ses possibilités et sa joie enfouies… Espoir et renaissance ?

Mais ces façades comportent autant de fenêtres sans vie – trous noirs aux fonds desquels surgie, incongrue, l’œil unique de la parabole. Cette prothèse du regard étanche la soif de l’Algérie pour le monde. Tapis dans l’ombre, sans visage et dans le secret de l’intimité, la vie et l’espoir cherchent le possible.

Ce possible toujours présent avec son corrélat d’attente engendre une frustration qui me ramène sans cesse a ce mouvement de balancier personnel.

 

Pourtant, partout ce sentiment qu’il suffirait de peu de chose pour qu’enfin la vie éclate en plein jour, pour que la lumière se difracte avec élégance comme une pluie de particules lumineuses et douces sur les hommes.

 

 

De retour en France, j’observe dans le RER le défilement inter/minable de la banlieue parisienne. Et je pense que c’est aussi cela l’Algérie… Cet espoir qui s’écrase ici dans des cités sans espoir.

Ce mal être d’ici répond au mal de là bas…

Une vitre me sépare du paysage. C’est assez bien cela en effet, cette sensation d’appartenance et de distance… Et mes mains posées sur la glace froide glissent sans jamais ne rien saisir…